Chapitre 2 suite : 7 décembre 1968...
Samedi 7 décembre 1968
J'étais dans une excitation incroyable en ouvrant la porte du bowling. Gilles m'avait donné rendez-vous à vingt heures trente. Hervé et sa sœur étaient là et cela me contrariait. Maud, volubile, me demanda comment je trouvais sa tenue. Vêtue d'un bermuda long noir et d'une tunique bicolore noir et blanc elle était tout, sauf élégante. Un peu forte, cet ensemble faisait ressortir ses rondeurs. Je lui dis simplement que j'aurais choisi une autre tenue pour sortir. Elle fit un peu la moue et s'installa au bout du bar.
Hervé s'approcha et me fit la bise en disant :
- Tu es adorable, pour qui t'es-tu faite aussi belle ce soir ?
Je portais une robe fourreau noire, courte, avec des manches ajourées sous un manteau rouge style princesse avec de la fourrure noire au col et à la base du vêtement. Mes longs cheveux auburn libres sur les épaules avaient des reflets cuivrés sous les spots. J'avais une assurance hors du commun, j'étais très fière de mon allure et le regard des hommes ne me démentait pas. Hervé me souffla à l'oreille :
- Ma sœur est en pleine effervescence, elle attend Gilles. Dès qu'elle a su qu'il dormait chez nous elle ne tenait plus en place !
- Ton copain est-il au courant ?
- Non, cela va être une surprise…Il revient certainement pour elle sinon pourquoi prendrait-il le risque de quitter Strasbourg sans le dire à ses parents ?
Pour une surprise ce serait certainement une surprise ! Mais pas pour Gilles ! Je n'avais aucune inquiétude sur la suite des évènements. Je posai mon manteau sur un tabouret au moment où Gilles ouvrait la porte du bowling. Maud courut immédiatement vers lui. Je ne fis pas un geste.
Je regardai le spectacle. Hervé lui tendit la main tandis que sa sœur un peu frustrée de l'accueil froid de celui qu'elle attendait lui annonça qu'elle l'invitait au restaurant avec son frère. Gilles refusa poliment, à leur grande surprise, et se dirigeant vers moi leur dit qu'il avait autre chose de prévu, un rendez-vous important.
Hervé me fixa sans comprendre et, tristement :
- Dire que je voulais que tu te joignes à nous…Voilà pourquoi tu t'es mise sur ton trente et un…J'aurais dû m'en douter…Pourquoi n'avoir rien dit ?
- Tu ne m'as rien demandé Hervé !
- Mais tu m'as laissé m'enferrer avec ma sœur…
Maud s'en alla, rageuse, déçue et dépitée. Hervé expliqua ensuite à Gilles les modalités pour passer la nuit chez lui puis il rejoignit d'autres copains. Après cet intermède Gilles me dit :
- Tu es encore plus belle que dans mon souvenir…
Théo l'interrompit :
- J'en connais un qui a de la chance ce soir…
Quant à Thérèse elle ironisa :
- Alors Gilles ! Le célibataire endurci ! Tu t'es décidé à sortir avec une serveuse ? Je n'ai pas eu cette chance !
Il ne lui répondit pas. Après avoir bu un verre au bar, nous allâmes au « Beaulieu », un club où l'on dansait, juste à quelques mètres du bowling. C'était d'ailleurs un peu l'annexe du bowling des Ambassadeurs.
Gilles me raconta un peu sa vie. Il était né à Herserange en Meurthe et Moselle en 1949. Il avait très peu connu son père, décédé lorsqu'il avait sept ans. Sa mère, de parents italiens, s'était remariée et il avait une sœur née en 1959. Sa scolarité s'était passée totalement à l'Institut de Lasalle, une école de frères, privée, avant de faire deux années de préparation de Haute Ecole Commerciale et finir en fac de médecine à Strasbourg avec son ami Philippe C. Ses parents lui avaient dit de ne rentrer que tous les quinze jours ou trois semaines c'était pourquoi il s'était arrangé avec Hervé.
Pendant un slow je le sentais très fébrile et je devais avouer que j'étais très émue également. Il me susurra à l'oreille :
- J'ai tellement attendu et espéré te tenir ainsi dans mes bras !
Je ne lui dis pas que je pensais comme lui. Je ne parvenais pas à traduire en paroles ce que j'éprouvais, de plus, j'étais toujours sur mes gardes alors j'évitai de répondre. Pourtant je me sentis différente, bizarre, j'eus des crampes à l'estomac et cela ne s'arrangea pas quand à minuit passé, sur l'air de « Rain and Tears » chanté par Demis Roussos, il me dit très tendrement : Je t'aime. Mon cœur battait très vite, l'émotion me submergeait. Il continua : Tu es la première fille à qui je le dis… Je voulus lui dire que je ne le croyais pas mais pas un mot ne sortit de ma gorge. Pourquoi ? Parce que je croyais en ses paroles ! Danser en rythme devenait très difficile, j'étais sur un nuage !
A table je parlai de moi cette fois. Il connaissait l'existence de Marc mais il pensait que j'étais déjà divorcée. N'allais–je pas un jour retourner auprès de mon mari ? Même pas pour rigoler ! Je lui racontai toute l'histoire de mon mariage. A la fin de mon récit, il resta silencieux. Allait-il se sauver ? Il s'approcha de moi et m'embrassa. Je répondis à ce baiser avec la même ferveur que lui. Il disait n'avoir jamais imaginé que je serais ainsi dans ses bras un jour.
- Je suis tombé amoureux de toi dès que je t'ai vue, tu ne ressemblais à aucune des barmaids engagées au bowling. Je savais par Théo que tu sortais avec Christian le pilote et je m'étais dit que je n'avais aucune chance de te séduire.
Il me demanda encore ce qui se passait entre Hervé et moi parce que Maud lui avait dit que son frère, complètement dingue, avait fait le projet de se marier avec moi. Ma réponse fusa comme un éclair :
- La même chose qu'entre toi et Maud…Un flirt sans importance…
- Tu n'es quand même pas jalouse de cette fille !
- Pour quelqu'un qui disait m'aimer tout de suite tu es quand même sorti avec une autre…
- Es-tu toujours aussi méfiante ?
- La vie m'a appris à l'être…
- J'étais déçu parce que tu avais refusé ma première invitation et surtout de te savoir avec Jean-Pierre… Je n'aime pas beaucoup ce gars… Je voyais toutes mes illusions s'envoler…
Et nous nous sommes mis à rire tous les deux.
Il reprenait le train quelques heures plus tard, le dimanche à dix neuf heures. Nous nous quittâmes tristes, mais avec la promesse de nous revoir le week-end suivant, où, officiellement, il pouvait rentrer chez lui. Son beau-père Jo, diminutif de Joseph, était très strict à ce sujet.
Votez pour ce blog merci

Commentaires