Chapitre 2 suite : La surprise bleue 1968
La surprise bleue
Mi-novembre 1968, j'en avais plus que marre du bowling. Il était plutôt désert depuis la rentrée scolaire et universitaire. De plus, j'avais l'impression que ma vie se passait essentiellement dans ce bar. Je n'avais donc guère le moral ce samedi matin.
Eva avait une nouvelle fois bu et je devrai sans doute m'occuper du bar et de la salle en même temps. Elle ne venait que le week-end mais profitait largement des bouteilles de Pastis. Pour comble une certaine Thérèse, bizarrement affublée, vulgaire de surcroît, me prit la tête à propos d'une boisson qui ne correspondait pas à ce qu'elle avait commandé. J'allais lui changer le verre quand Théo la reconnut. C'était l'ancienne barmaid que mon amie Antoinette avait remplacée. Du coup je m'arrêtai dans mon élan et partis prendre la commande d'un couple qui s'installait près des pistes de bowling. Elle me héla bruyamment :
- Eh toi, tu ne m'as pas changé mon verre !
Je me retournai brusquement :
- Qui vous a permis de me tutoyer ? Théo va s'occuper de vous, moi je n'en ai pas envie…
Elle s'écria furieuse :
- Comment peux-tu tolérer cela Théo ?
Il haussa les épaules en riant :
- C'est Violette…Il ne faut pas lui manquer de respect…
- Tu n'étais pas aussi tolérant avec moi !
- Il faut dire que tu n'étais pas farouche…Les clients te jetaient les pourboires au sol pour que tu te penches en avant avec ta jupe courte pour les ramasser…
- Et alors ? Je me faisais du fric comme çà….
- Elle aussi mais pas de la même façon…Elle se fait respecter…
- Wouah ! Comme tu la défends….C'est louche…Que pense ta femme de ton attitude envers cette barmaid de pacotille ?
J'avais horreur de cette fille. Je ne répondis à aucune de ses questions. Je faisais la pimbêche ! Eh oui, c'était préférable que de me tenir comme elle. Elle travaillait à temps partiel dans un bar de la ville et dit à Théo qu'il pouvait toujours l'appeler s'il avait besoin d'elle. Je fus très attentive à cette dernière phrase. Si je décidais de ne plus travailler, cette fille pourrait très bien me remplacer, surtout qu'elle s'entendait bien avec madame Théo selon ses dires. Ce n'était pas entré dans l'oreille d'un sourd !
En rentrant chez moi, maman m'avertit que j'avais reçu du courrier, une belle enveloppe bleue qui venait de Strasbourg. Un espoir fou s'empara de moi. M'aurait-il quand même écrit ? Trois jours après son départ, ce n'était pas possible. Alors qui m'écrivait ? Je tremblai un peu en lisant la missive :
Violette,
J'en ai marre de vous voir derrière ce comptoir où vous n'êtes pas à votre place. Je regrette d'avoir été parfois agressif avec vous mais vous ne me regardiez pas et cela me faisait mal. J'ai essayé d'attirer votre attention, en vain.
Quand Dom vous a invitée de ma part, vous avez refusé. J'étais très déçu. Je ne pourrai pas revenir avant trois semaines et je crains de ne plus vous revoir si vous quittez définitivement le bowling avant mon retour. Merci de m'avoir donné votre adresse. Répondez-moi s'il vous plait, même si je vous suis indifférent.
Gilles
Cette missive m'avait profondément troublée. Malgré l'heure tardive, je lui répondis tout de suite. Je lui parlai un peu de moi et de mon fils. Je finis en lui disant que j'avais beaucoup aimé sa prose et sa gentille attention à mon égard. Qu'aurais-je pu dire d'autre ? Nous ne nous connaissions pratiquement pas. Cependant, j'avais le cœur en fête et il occupa mes pensées très longtemps avant que le sommeil ne me gagnât.

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