Chapitre 2 suite : Invitation inattendue. octobre 1968

      Invitation inattendue

 

          Après une nuit agitée, je ne savais pour quelle raison, peuplée de cauchemars, je profitai de ma journée de congé. J'allai me promener avec mon fils bien emmitouflé sur la poussette. Sylvie m'accompagnait, elle était la marraine de Marc et l'adorait.

          Nous allâmes à la pâtisserie avant de rentrer tranquillement à la maison. J'aimais ces journées de détente. J'oubliais la salle enfumée du bowling, les conversations parfois, voire souvent, idiotes des clients et surtout le baratin continuel.  

          Maman avait remarquée que j'étais différente, froide dès que le sujet des hommes était abordé. Elle me demanda si j'étais amoureuse…Amoureuse de qui ? D'un client du bowling ? Ce n'était pas demain la veille ! J'avais déjà assez de soucis comme cela !

          La journée finissait mal. En regardant dans la caisse, je m'aperçus que mes pourboires avaient disparus. Théo me dit que j'avais dû mal calculer. Il se fichait de moi !  Je savais très bien ce que les clients m'avaient donné. Avait-il compté les chèques dans ses comptes ? Il n'y avait pas de chèque. Je cherchai partout, rien…Cela relevait de l'escroquerie ! Il me dit qu'il me donnerait un petit quelque chose pour la journée…J'explosai ! Je ne voulais pas de son aumône mais ce qui me revenait de droit ! Puisque c'était ainsi, je ne reviendrais pas le lendemain et il se débrouillerait avec sa femme pour assurer le service.

          J'enfilai mon manteau pour quitter la salle quand Théo me rappela. Son épouse avait pris les chèques et avait oublié de le signaler par une note dans la caisse. Elle était passé à la banque en soirée et avait tout emmené. Elle avait laissé la note explicative dans le premier comptoir du bowling. Je ne croyais pas à ses excuses, je savais qu'elle l'avait fait volontairement. Théo était furieux et moi davantage. Je le priai de trouver au plus vite une autre personne sinon je partirais même sans remplaçante et de plus, je ne voulais plus que sa femme touche à la caisse tant que je n'avais pas fini ma journée.

          J'étais de mauvaise humeur également pour une autre raison. En fin de journée, Jean-Pierre m'avait invité à boire un verre dans une Boite de nuit avant de me ramener. Cela faisait plusieurs jours que nous discutions amicalement quand il n'y avait pas trop de clients. Il était sympa et j'avais accepté.

          Plus tard, Dominique arrivait avec Gilles. Ils s'étaient  assis en bout de salle, sans vraiment faire attention à moi. Puis Dominique vint me demander si je voulais me rendre à une soirée avec Gilles le soir même puisque je ne quittais pas trop tard. Pourquoi son copain avait-il besoin d'un émissaire ?  Il était timide et avait peur d'un refus. Jean-Pierre s'interposa en disant :

          - Elle est déjà prise ce soir…

          Dominique retourna à la table, je vis la mine déçue de son ami et je m'en voulais d'avoir dû refuser en raison de l'offre de Jean-Pierre. Ils partirent d'ailleurs très vite sans consommer. Cela m'avait gâché mon plaisir. Je ne fus pas de très bonne compagnie pour Jean-Pierre et rentrai plus vite que prévu chez moi.

          Avant de m'endormir, je restai longtemps à me demander ce qui clochait et pourquoi je pensais à un mec que j'avais toujours trouvé snobinard et imbu de sa personne. Timide lui ? Je n'y croyais pas un instant ! De toutes façons il allait bientôt partir à Strasbourg avec Philippe pour la rentrée en université alors le problème était réglé.

          Après une nouvelle journée de repos, je ne m'attendais pas à retrouver Jean-Pierre en grande conversation avec Hervé et surtout pas de voir Gilles au bar avec un ami, Gérard H que je connaissais pour être le fils d'un ancien collègue de mon père. Curieusement Gilles avait le sourire en me voyant alors que d'ordinaire il avait le visage renfrogné, sans expression. Il parla de ses études de médecine, de celles de Gérard en science politique, tout cela en me  mêlant à la conversation comme si nous étions de grands amis.

          Un vent de douceur soufflait sur nos têtes et je me sentais bizarrement bien. Je me sentais si bien que je leur payai une boisson. Jean-Pierre me fixa étrangement puis lorsque je m'éloignai du groupe pour encaisser une consommation d'un autre client il me dit :

          - L'invulnérable Violette serait-elle touchée ?

          Il était complètement fou, qu'est-ce qui lui arrivait ? Avait-il bu ? Pas du tout…Et il continua :

          - Il y a des femmes qui marquent que veux tu ! Et qui sont inaccessibles sans que l'on sache pourquoi ! Et qui pour d'autres craquent…

          - Arrête de divaguer Jean-Pierre !

          Hervé en profita également pour ajouter une tirade :

          - Elle a même refusé de m'épouser !

          Gérard avait ri en me regardant :

          - Hervé est pourtant un bon parti…Belle famille…Bonne fortune…

          - Je ne suis pas intéressée…Ni par l'argent ni par l'homme…

          Gilles sortit de sa réserve habituelle pour me lancer une phrase qu'il croyait être difficile de réponse :

          - Par quoi êtes vous intéressée alors ?

          - Par mon fils…

          Il y eu quelques secondes de silence. Visiblement il ne s'attendait pas à cette réponse. Etais-je mariée ? Non, en instance de divorce. Théo n'avait rien dit. Et pour cause ! Cela ne le concernait pas ! La conversation vint à nouveau sur son proche départ à la fac. Il n'avait pas l'air enchanté de ce départ. Cela n'avait rien à voir avec la Fac. Avec quoi alors ? Il ne répondit pas et reprit son air mystérieux. Il partait le surlendemain avec le père de Philippe. Son regard était devenu triste. Du coup je fis une chose idiote. J'inscrivis mes coordonnées sur un carton et le lui remis :

          - Au cas où vous voudriez m'écrire…

          A attitude idiote, réponse idiote :

          - Pour quelle raison devrais-je vous écrire ?

          Je ne sus que répondre…Il prit quand même  le carton et le mit dans sa poche. Quelques minutes plus tard il partait laissant en moi un étrange vide. Hervé en profita pour se rapprocher de moi.

          - Il y a une chose que tu ignores Violette. Gilles était venu au bowling samedi après midi, pendant ta coupure de dix neuf à vint et une heures…Il te cherchait…Il a posé des questions à Théo…Il pensait que tu resterais au bowling mais tu étais rentrée chez toi. Du coup il a emmené ma sœur Maud au Beaulieu et ils sont sortis ensemble.

          - Pourquoi me racontes-tu tout çà ?

          - Pour que tu ne te fasses pas d'illusion…Maud est amoureuse de lui, elle ne le lâchera pas…

          - Grand bien leur fasse !

          J'avais lancé cette phrase complètement désorientée. Quelle importance qu'il sorte avec Maud ou n'importe qui d'autre ? Inutile de me leurrer, j'étais furieuse et affreusement triste. De plus, je m'en voulais d'être aussi faible.  Je continuai mon service sans conviction avec une envie folle d'éclater en sanglots.

          Je devenais dingue ! Il n'était pas question que je sois sous l'influence d'un homme ! J'avais juré de leur faire payer leur attitude envers nous les femmes alors pas question de me laisser abattre par un petit étudiant qui finalement était aussi menteur que les autres !



Article ajouté le 2008-01-15 , consulté 193 fois

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