Chapitre 2 suite : Gaston 1968
Avril 1968
La journée commençait avec les nouvelles à la radio de l'assassinat de Martin Luther King à Memphis ! Cela continuait par les agitations dans les universités et pour finir, par la victoire de Jean-Claude Killy. Il remportait trois médailles d'or en ski alpin, nouvelle rabâchée depuis plus d'un mois.
Les nouvelles à la maison n'étaient pas très gaies non plus. Vianney avait de très mauvaises fréquentations. Pourquoi virait-il ainsi ? Mon frère avait tout ce qu'il désirait. Il avait obtenu une moto, puis une voiture, qu'il transforma en vieux tacot au bout de quelques jours, une autre ensuite et pour finir, il roulait dans une Panhard coupé 24CT orange ! Il bricolait sans arrêt dans les moteurs, il était doué pour trouver des solutions de pannes souvent incompréhensibles aux autres. Il ne fallait pas trop se demander où il trouvait les pièces de rechange pour sa voiture et celles de ses « copains » !
Depuis quelques temps, Mémé Metz résidait chez nous en attendant de trouver un nouvel appartement. C'était une manie chez elle de changer de logement comme de chemise et curieusement papa acceptait ses sautes d'humeur. Jacques, mon parrain, n'était pas de son avis. Il voulait que sa mère soit mise dans une maison de retraite. Elle avait passé un moment à la Sapinière à Vallières mais disait : « Je ne veux pas rester au milieu de ces vieilles ! » vieilles qui étaient plus jeune qu'elle de dix ans !
Le mois précédent, nous avions passé une soirée assez agréable pour l'anniversaire de Sylvie. Mémé Metz gardait Marc tandis que la famille allait virevolter au bal du samedi soir. Maman et moi avions cousu toute la semaine pour nous faire de nouvelles robes car pour chaque sortie dansante, nous mettions une tenue neuve.
Nous avions de la concurrence avec la mère des « rouquines » également couturière. Les filles avaient des cheveux poil de carotte mais assez mignonnes. Elles nous en voulaient car avec Sylvie nous leur soufflions leurs copains.
Ce soir là, je portais une robe blanche à grosse fleur mauve foncée avec trois volants à la base, très près du corps avec une épaule dégagée. Les longs cheveux nattés sur le côté et retenus par une fleur assortie à ma tenue, les yeux en amandes maquillés, je ressemblais à une indienne. Maman et Sylvie avaient le même genre de robe qui faisait ressortir le bleu des yeux de ma mère qui était loin de faire ses quarante cinq ans, et l'opulente poitrine de Sylvie qui lui donnait plus de seize ans. Papa avait un complet couleur marine, une chemise blanche et une cravate bleue, il était magnifique. J'étais très fière de lui. Maman lui fit remarquer qu'il était très élégant, à quoi il répondit « Il fallait bien que je me mette sur mon trente et un pour accompagner trois si jolies femmes ! »
Comme d'habitude, la première danse était une marche suivie d'un paso double que j'exécutais immanquablement avec papa. Maman trouvait toujours un cavalier et ma sœur également. Mon père dansait comme un Dieu et j'étais fière d'être dans ses bras. Il me disait « Ma chérie tu es splendide, tout le monde nous regarde ! » Dès que quelqu'un venait m'inviter, il le fixait de la tête aux pieds. J'étais indifférente à cet examen, mon cavalier aussi, nous ne pensions qu'à danser.
Sylvie avait largué Norbert pour Jean-Hugues, et ce dernier, pour un certain Dominique. Elle folâtrait aisément de l'un à l'autre sans complexe. Papa ne lui faisait pas de reproche mais dès que quelqu'un s'approchait de moi c'était une autre histoire !
J'avais souvent dansé avec Gaston, un beau gars, grand, cheveux bruns, yeux verts et un formidable bagou. Je voyais bien que papa le surveillait de près, ce qui fit dire à Maman : « Vianney arrête un peu de la couver comme çà…Elle a vingt deux ans et il ne va rien lui arriver avec nous…Laisse-la respirer un peu… » Il disait que j'étais encore fragile, que mon mariage m'avait traumatisée et qu'il fallait veiller à ce que personne d'autre ne me fisse du mal. Traumatisée peut-être…Fragile, sûrement pas ! J'avais décidé de ne plus jamais me laisser berner par les hommes, de ne plus croire à leurs balivernes.
Je revis Gaston le lendemain, il vint frapper à la porte en même temps que Dominique, le nouveau chevalier servant de Sylvie. Papa n'avait pas l'air content mais maman prit notre parti et nous pûmes sortir l'après-midi.
Sylvie me quitta au coin de la rue pour se retrouver seule avec son compagnon. Cela m'arrangeait également. Après une petite marche la main dans la main, nous prîmes un verre chez lui. J'aimais les baisers de Gaston mais dès que ses mains se baladaient sur moi, mon corps se glaçait instantanément. Gaston gentiment me demanda ce que je ressentais, je ne pus lui répondre. Comment lui expliquer que j'aimais le frisson du premier baiser, que je n'étais pas insensible à son charme mais que la moindre suggestion à un acte plus intime me transformait en Iceberg ?
Il me disait désirable et que son attitude était normale, que je l'attirais, moi, je ne le désirais pas du tout. Outre mes éternels principes qui m'avaient menée vers une lamentable période de vie, je m'enfermais de plus en plus dans une carapace très solide. Je ne voulais plus entendre parler d'amour. Gaston me raccompagna car je voulais rentrer, je devais cependant attendre que Sylvie revienne. Nos parents nous croyaient ensembles.
Gaston me parlait de lui, il était étudiant à l'université de Nancy, en dernière année de Sciences politiques. Il voulait me revoir. Malgré l'incident chez lui ? Ce n'était pas important, il finirait par me rendre à nouveau perméable aux sentiments…
Sylvie arriva, en pleine effervescence ! Elle s'était bien éclatée ! Ce qui signifiait ? Qu'elle avait passé un après-midi torride au lit ! Pas de complexe, ni à en parler ni à le faire ! Elle ne risquait rien, Dominique mettait des capotes ! Par contre je ne devais absolument pas en parler sinon papa ne nous laisserait plus sortir ! C'était certain !
Gaston insista pour me donner rendez-vous le lendemain mais je savais déjà que je n'irais pas. Il ne voulait pas accepter un refus, tant pis pour lui. J'avais d'autres priorités : mon fils et "mes cours" Le service que j'avais choisi n'était pas évident !

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