Chapitre 1 suite : C.R.E.T LUMINOX 1967

CRET  LUMINOX

 

          Depuis le 19 juin 1967, j’étais employée comme sténodactylo chez LUMINOX un centre de réalisations électrotechniques, une phrase bien ronflante pour dire : fabrication d’enseignes lumineuses. La direction générale se trouvait à Paris et le bureau d’études dirigé par monsieur Leny et l’atelier géré par son épouse se trouvaient à Metz. J’avais accepté cet emploi en attendant d’en trouver un mieux rémunéré. Au bout d’une semaine, je me retrouvai face à madame Leny. Je n’avais pas encore eu l’occasion de lui parler. C’était une très jolie femme qui ressemblait étrangement à Catherine Deneuve.

 

          Je venais de terminer mon courrier et je regardai par la fenêtre pour me dégourdir les jambes, elle déboula dans le bureau me demandant de balayer le couloir puisque je n’avais plus rien à faire. Je lui fis remarquer que la femme de ménage arrivait tous les soirs à dix sept heures et que je n’étais pas engagée pour ce genre de corvée. Elle piqua une véritable crise de nerfs, j’étais devant une hystérique de tout premier ordre ! Elle hurlait qu’elle était la patronne et que je devais obéir, que j’étais une employée…Je répondis énervée :

 

          - La secrétaire de monsieur Leny, oui…Votre femme de ménage, certainement pas !

 

          Le directeur ouvrit la porte et s’adressa à son épouse :

 

           - Que se passe t-il ici ? Qu’est-ce que tu fais là ! Je t’avais interdit de mettre les pieds dans ce bureau la journée ! Tu ne feras pas fuir ma secrétaire cette fois-ci…Cela suffit ton cirque !

 

          Elle tourna les talons en me jetant un regard furibond. Monsieur Leny s’excusa, il était désolé de cet incident et promit que cela ne se reproduirait plus. Je n’y croyais guère. Je me réservais certainement encore des jours d’orage ! J’avais raison.

 

          Deux mois plus tard, le directeur me demanda de l’accompagner en Alsace. Nous devions  faire l’aller et retour dans la journée donc, pas de problème. Je prévins simplement maman que je ne  rentrerais qu’après la réception et qu’il serait certainement très tard.

 

          Nous partîmes vers neuf heures et nous arrêtâmes d’abord à Mulhouse dans un restaurant très chic où il semblait connu. La réunion n’avait lieu qu’à quatorze heures trente dans une salle d’un hôtel à Colmar. Nous parlions travail pendant le déjeuner puis deux collègues vinrent nous rejoindre pour le café en nous annonçant que le séminaire avait été reporté au lendemain ainsi que la soirée prévue ensuite, en raison de l’absence de l’orateur principal.

 

          Paul Leny fit la grimace. Il se tourna vers moi. Il était désolé de ce contre temps. Il serait stupide de quitter la région et de revenir le lendemain. Il allait réserver deux chambres à l’hôtel où devait avoir lieu la conférence. L’expérience avec Jean Nattier était encore présente à ma mémoire et j’étais mal à l’aise. Je téléphonai à une voisine de mes parents afin qu’elle les prévienne que je ne rentrais pas avant le lendemain. J’imaginais la tête de papa ! Il n’allait encore pas me croire !

 

          Nous étions une joyeuse équipe de six personnes dont deux femmes. L’un d’eux proposa d’aller au  « Poisson rouge » après le dîner, une Boite pas mal selon ses dires. Je ne me sentais pas assez bien habillée pour aller dans un cabaret.  Il me répondit :

 

          - Mettez votre tenue prévue pour la réception et nous la donnerons à nettoyer au service d’hôtel pour demain soir.

 

          Pas la peine, j’avais deux robes dans mon sac car je ne savais laquelle choisir. Je ne savais alors pas encore où j’aurais pu me changer mais maintenant que j’avais une chambre c’était plus simple. Il me raccompagna à la porte en me demandant si une heure suffisait à me préparer. Bien sûr ! Donc il viendrait me chercher plus tard.

 

          Curieusement, personne ne s’étonnait de ma présence aux côtés de cet homme. Avait-il l’habitude d’emmener ses autres secrétaires en villégiature ? Pourquoi me posais-je ces questions tout à coup ?  Après une douche et un quart d’heure de relaxation allongée sur le lit, je me maquillai légèrement avec ce que j’avais toujours dans mon sac. J’enfilai un fourreau noir, à peine décolleté devant, davantage dans le dos, un bras couvert jusqu’au poignet. L’autre côté, asymétrique, me découvrait l’épaule. Je brossai mes cheveux qui retombaient jusqu’à mi-dos. 

 

          Je venais de terminer quand mon patron frappa à la porte. Je pris un long châle et sortis de la chambre. Il était en smoking avec une chemise blanche et un nœud papillon. Je le trouvais splendide ainsi. Il était déjà beau et attirant de part sa haute stature, ses cheveux noirs et ses yeux clairs et, cette tenue de soirée l’embellissait  davantage. Il restait immobile et me regardait sans dire un mot. Y avait-il un problème ? Ma tenue ne convenait-elle pas ? Il sourit en disant :

 

          - Madame Lauer vous êtes magnifique…Je vais devoir vous surveiller toute la soirée….

 

          Le Poisson Rouge était un caveau bar, pas comme aujourd’hui une salle de concert, c’était plus intime et l’on pouvait danser sous les lumières tamisées sans foule bruyante et hurlante. Il y eut cependant un petit incident. Un collègue un peu éméché tentait désespérément de m’entraîner sur la piste pour un slow en m’appelant chérie. Paul Leny le secoua un peu en lui demandant de me faire des excuses. Ce n’était pas grave, je n’allais pas mourir pour une phrase maladroite !  Je m’éloignais du collègue et l’incident fut clos.

 

          Paul Leny me proposa de danser avec lui. Je ne refusai pas. L’ambiance, le champagne, le charme de cet homme, tout cela me tournait un peu la tête. Il me serra contre lui et m’embrassa dans le cou. J’aurais dû lui dire d’arrêter mais je n’en avais pas envie. Son charme opérait et je me laissai couler. Il m’appelait sa petite fleur sauvage, me murmurait que je le rendais fou dans cette robe. Je me laissai emporter par mes émotions.

 

          Dans la voiture, sur le chemin de l’hôtel, je ne parlais guère et lui non plus. Il conduisait d’une main et de l’autre me serrait contre lui. Cet homme m’envoûtait. Je ne le repoussai pas quand il entra dans ma chambre. Je le désirais autant que lui puis…Catastrophe…Pour je ne sais quelle raison, je devins froide comme un glaçon. Je ne ressentais plus rien et j’éclatai en sanglots.

 

          - Violette, ce n’est rien…ma petite fleur ne pleure plus…Je ne te voulais pas de mal….Excuse-moi, je ne suis qu’un imbécile…

 

          Toute la magie de la soirée avait disparue. Je me sentais mal et n’avait qu’une envie, me retrouver seule. Je ne savais pas exactement ce qui se passait en moi mais ce dont j’étais sûre, je ne voulais appartenir à personne. Il ne se fâcha pas, au contraire, il me dit doucement avant de sortir : Il faudra me dire un jour qui t’a fait tant de mal…

 

          Le lendemain il reprit le vouvoiement devant les collègues et concurrents pour l’abandonner ensuite dans la voiture sur le chemin de retour vers Metz. Il était cependant convenu que nous le reprendrions au bureau. 

 

          Pour ne pas réveiller mes parents, il était quatre heures du matin, je décidai de dormir dans mon appartement. Paul Leny m’embrassa en disant :

 

          - Prend une journée de congé même si je suis impatient de te revoir….Nous nous reverrons demain. Bonne nuit ma fleur sauvage et surtout ne te fais pas de souci pour ce qui s’est passé en Alsace. Je peux comprendre tu sais…

 

          Quand j’arrivai chez mes parents vers onze heures,  papa était là. Exceptionnellement il ne travaillait pas, il avait rendez-vous chez le dentiste. Il ne me fit aucune remarque désobligeante. Il me posa simplement des questions sur mon travail et sur mon séjour en Alsace. J’étais contente de n’avoir pas à donner d’explication sur l’imprévu du voyage.

 

          Je passai le reste de la journée avec mon fils. Son sourire m’enchantait, guérissait toute mes peines. J’étais comme une horloge dont le ressort s’était cassé et qui fonctionnait par intermittence. Ma forteresse avait encore quelques portes ouvertes mais seulement pour mon fils et l’affection pour mes parents.

 

          Le harcèlement de madame Leny était insupportable. Un matin elle arriva dans le bureau comme une furie en me traitant de tous les noms d’oiseaux parce que j’avais accompagné son époux trois mois plus tôt !  Elle l’ignorait et venait de l’apprendre par un fournisseur qui nous avait vu à Colmar. Comment aurais-je pu supposer que Paul Leny lui cacherait une telle chose ! Lui ne cessait de dire qu’il parviendrait à me guérir de mes peurs et de mes angoisses. Impossible… Je partirais  après mon préavis., cette situation était débile et trop difficile à vivre.  Il insista lourdement,  me répéta sans arrêt de réfléchir mais c’était tout réfléchi…Je quittai donc mon emploi en septembre 1967

 

          Mon père ne me demanda rien…Je dis simplement…Incompatibilité d’humeur avec l’épouse du directeur.



Article ajouté le 2007-11-30 , consulté 172 fois

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