Chapitre 19 suite : Juillet 1966 La disette

Juillet 1966

 

          Depuis la naissance de notre fils, Jean-Claude rentrait tôt. Il faisait beau, je me promenais avec Marc et décidai d’aller faire quelques courses. L’épicier me fit un grand sourire et me demanda si mon époux pensait passer dans la semaine. Tout le monde se connaissait dans le quartier je ne fus donc pas surprise outre mesure de cette question. J’achetai quelques bricoles puis me dirigeai vers la place de l’église. Le garagiste me reconnut car avant d’accoucher j’avais accompagné Jean-Claude pour la révision de la voiture.

 

          - Voilà donc la petite merveille ! Votre fils est très mignon !

 

          Je le sentis un peu gêné. Y avait-il un problème ? Non, non, pas du tout….monsieur Lauer avait promis de venir lundi matin…La voiture avait-elle un ennui ? Pas davantage…Ce n’était rien, il en parlerait avec mon mari. Etrange réaction chez deux commerçants, cela commençait à m’inquiéter. J’allai ensuite à la pharmacie acheter un rouleau de cellulose, c’était ce qui remplaçait les couches en tissu. Marie avait levé les bras au ciel en apprenant que je ne lavais plus les triangles en textile et que je me servais de ce rouleau. C’était nouveau et très pratique, je la laissai donc hurler. Je réglai mon achat quand le pharmacien me demanda si j’allais mieux. Ma grippe était-elle passée ? Il devait me prendre pour quelqu’un d’autre ! Pas du tout. Mon époux devait passer à la boutique dans la matinée. Difficile, il travaillait avant l’ouverture du magasin !

 

          Je rentrai chez moi très mal à l’aise, comme si le ciel allait me tomber sur la tête. Ma première promenade dans le village ne fut pas une réussite !

 

          Je couchai Marc dans son petit lit capitonné de satin blanc, j’avais passé des heures à le peindre en blanc, à le garnir pour le rendre confortable et joli. Ma belle-mère avait haussé les épaules en le voyant. Encore des fioritures inutiles ! Un simple lit à barreaux suffisait, Jean-Claude y avait bien dormi sans tous ses ajouts débiles ! Tout ce que je faisais était idiot ou insensé ! Je ne disais rien, peu m’importait ce qu’elle pensait, j’étais chez moi et mon fils me stimulait.

 

             Je venais de le coucher quand je reçus une visite inattendue : le chef de service de la SNCF. Il s’étonnait de l’absence de mon mari depuis un mois. Devant mon visage ahuri, il s’excusa de s’être présenté à la maison sans prévenir. Il pensait que j’étais au courant. Je le remerciai de m’avoir prévenue et j’attendis mon mari de pied ferme. Que faisait-il de ses journées puisqu’il partait et rentrait toujours à la même heure ?

 

          Il ne rentra qu’à minuit et sentait l’alcool. J’étais folle de rage ! Cela n’allait pas recommencer ! Comment pouvait-il agir ainsi alors qu’il était père de famille à présent ! Il ne fut pas le moins du monde impressionné. Oui, il avait quitté son emploi, il en avait assez de travailler pour un salaire de misère ! Avait-il autre chose en vue ? Pas encore, mais il trouverait. Qu’allions-nous faire en attendant ? Je ne devais pas m’inquiéter, il se débrouillerait. Il se débrouilla si bien qu’il fit des dettes chez tous les commerçants. Je ne pouvais plus mettre le nez dehors sans que quelqu’un ne me présentât une note à payer. Je dépérissais à vue d’œil. Je tremblais à chaque coup de sonnette !

 

           Comme je ne pouvais plus allaiter Marc, j’achetai, avec mes pauvres deniers, du lait en boite. Marie en fit autant et les remettait à son fils le soutenant dans le fait qu’il devait trouver un travail plus valorisant. Seul comptait mon fils alors quand Jean-Claude ne s’occupa plus du tout de nous, je ne mangeai qu’un repas sur deux, puis un tous les deux jours pour que le petit puisse avoir son lait. Mon mari allait bien puisqu’il mangeait chez ses parents.

 

          Après quinze jours de ce régime, je me sentais très faible et j’avais peur pour mon bébé. Je devais tenir. Hélas, je perdis connaissance et ce fut Claude qui me trouva dans le couloir quelques jours plus tard. Cela ne devait pas faire longtemps car Marc dormait paisiblement dans son lit. J’expliquai à Claude ce qui se passait. Il proposa de me donner un peu d’argent et de prévenir mes parents. Je refusai que mes parents soient mis au courant mais acceptai son aide financière car je ne tenais plus debout  avec mes quarante trois kilos et de plus, la réserve de lait pour Marc était quasiment nulle.

 

          Je ne parlai pas à mon mari de cette visite ni de l’aide du parrain de mon fils. Je cachai l’argent. Il serait bien capable de s’en servir pour boire ! D’ailleurs le soir là il rentra vers une heure, ivre mort. Ses cris réveillèrent le petit alors je priai mon mari de dormir ailleurs ! Il hurla si fort que Marc sursauta très fort dans son lit. Je courus le prendre dans mes bras et me réfugiai dans la cuisine, seul endroit où je pouvais fermer la porte à clé, laissant mon mari passer sa mauvaise humeur dans la chambre.

 

          Le lendemain il recommença à me demander pardon mais je n’en pouvais plus. Tout ce qu’il disait rentrait par une oreille et ressortait par l’autre ! Il me dit que nous pourrions rester une semaine chez ses parents, le temps qu’il refasse surface. Il avait eu une proposition de travail pour le mois d’août et alors tout irait mieux. Pourquoi ne pas retourner à la SNCF ? Peut-être le reprendrait-on ? Il promit de s’y rendre si j’acceptai de rester quelques jours chez ses parents. Je n’avais plus la force de refuser. Je ne voulais pas avouer mon échec à mes parents, j’avais trop honte.

 

          Les premiers jours cela se passa bien, j’en fus la première étonnée. Marie était contente de retrouver son kiki et d’avoir son petit-fils près d’elle. Pour éviter ma décision d’aller chez mes parents, elle essayait d’être plus gentille avec moi. Après une semaine, mon père vint me rendre visite. Il venait d’avoir un appel de la propriétaire qui se plaignait de ne plus recevoir son loyer et qui lui avait dit où j’étais. Inquiets mes parents arrivèrent tous les deux. Papa demanda à parler à Jean-Claude de son travail. Le  directeur de la SNCF acceptait de réemployer mon mari et de lui laisser une nouvelle chance. Il lui dit ensuite :

 

          - Rentrez chez vous les enfants, un jeune couple a besoin d’intimité, vous êtes jeunes mariés et la promiscuité avec les parents n’est pas bénéfique….

 

          Puis :

 

          - Ma chérie tu es très pâle et amaigrie, tu as besoin de reprendre des forces et d’avoir un meilleur moral. Tu ne dois surtout pas avoir peur, ou ressentir de la gêne, pour  nous parler à ta mère et  à moi.

 

          Cher papa, il sentait toujours quand j’allais mal, quand quelque chose clochait dans ma vie. Sa protection m’était précieuse. Comment avais-je pu croire qu’il m’en voudrait de ma déplorable situation ? Je me serrai contre lui en lui disant…Merci. Oui merci d’exister, d’être là pour moi, de m’aimer à ce point.

 

 



Article ajouté le 2007-11-19 , consulté 117 fois

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