Le libre arbitre d'Alice

PREMIERE PARTIE
1
La journée
se terminait et Alice jetait un dernier regard à cette maison où elle avait
vécu de si beaux moments. Sa mère n’était plus et son cœur se serrait. Elle avait
du mal à refermer la porte car elle savait que ce geste serait la fin d’une
vie. Elle hésitait quand une voisine, amie de sa mère, apparut une lettre à la
main :
- Alice,
ta maman m’a dit de te remettre ce pli avant que tu ne vendes la maison, elle a
bien insisté pour que tu la lises avant
de quitter la région.
L’enveloppe était récente, aucune trace de jaunissement. Alice l’ouvrit en
tremblant. Pourquoi tant de mystère ? Elle retourna dans la villa, s’assit
sur le fauteuil près de la cheminée et lut :
Ma petite Alice,
Quand tu liras cette missive je serai auprès de ton papa. Ne laisse pas
le chagrin envahir ta vie, sois heureuse ma chérie.
Avant de partir, fais un tour dans le grenier. Sous un amoncellement de vieux
chiffons et de fripes à jeter, il y a une malle. Ne laisse personne se
l’approprier, elle est pour toi ? Ce qu’elle renferme te fera sourire,
pleurer mais aussi t’étonnera. Tu en feras ce que tu voudras, cependant j’ai un
souhait, à toi de le trouver selon ton bon cœur. Quoi que tu fasses, je sais
que ce sera le bon choix.
Ta maman qui t’aime.
Alice reposa la lettre, les yeux humides et la tête pleine de sentiments
contradictoires. Elle se lança dans les escaliers jusqu’au grenier, consciente de la gravité du moment. Comme
indiqué, la malle en bois se découvrait au fur et à mesure qu’elle fouillait
dans les tissus poussiéreux. Le cœur battant, elle souleva le couvercle. Ses mains tremblaient en sortant
une robe de mariée soigneusement emballée, un bouquet de roses blanches
séchées encadré et mis sous verre ainsi qu’une photo de ses parents lors
de leur union avec une inscription : « 26 avril 1941 ».
Comme sa mère était belle avec ses longs cheveux châtains et ses yeux bleus
très clairs presque gris ! Des larmes coulaient sur le visage d’Alice. Ses
parents lui manquaient terriblement !
Elle
continua, très émue. Un cahier d’écolier attira son regard. Elle le sortit
avec délicatesse pour ne pas le déchirer. Une photo tomba…Son père en uniforme
allemand, une croix gammée sur la manche ! Elle retourna l’image : « 1943
au RAD en Sarre ». Elle avait vaguement entendu parler de cette histoire
sans jamais l’approfondir. Dès les premières pages elle comprit que par ce journal elle allait en
connaître les tenants et les aboutissants.
Personne ne l’attendait aujourd’hui alors elle décida de s’installer
confortablement dans le salon et de se plonger dans la lecture qui commençait
par Ma tendre Maüsi, surnom de sa mère et qui signifiait :
petite souris en patois lorrain, parce qu’elle ne mesurait pas plus d’un mètre
cinquante deux à côté de son père qui dépassait le mètre quatre vingt.
Donc :
Juin1943 : Ma tendre Maüsi comme tu me manques ! Depuis notre mariage
nous n’avons guère eu le loisir de vivre ensemble et de profiter de notre
bonheur. Ici à Hassel, non loin de Sarrebruck, dans l’unité du RAD, service du
travail et stage préparatoire à l’incorporation militaire allemande, les
enrôlés d’office sont assez mal tolérés car les allemands savent bien que nous
sommes contre le régime nazi.
Pour l’instant, en dehors d’un travail acharné, la vie n’est pas trop dure.
J’ai surtout peur pour toi que j’aime tant ! Je ne reviendrai pas à la
maison après mon service obligatoire car j’ai l’intention de rejoindre la
zone libre avec mon ami Paul par la filière de la résistance et je crains les
représailles sur la famille. La soumission aux allemands nous est intolérable.
Octobre 1943
Quel malheur ! Notre plan a échoué et après un jugement partial et
sommaire nous sommes incorporés dans la « Wehrmacht » au
régiment de Nasielk en Pologne comme apprentis « Funcker » (radio).
Nous avons failli être fusillés !
Etant donné notre fuite ratée, Paul et moi sommes dans un commando
disciplinaire sévère où le travail commence à 6 heures et se termine dans la
nuit. Nous sommes logés dans des baraquements en bois, entassés avec d’autres
dans un minimum de place. Si nous ne comprenons pas immédiatement le
fonctionnement de la radio, les SS nous rouent de coups détestant notre
appartenance à la Lorraine. Mon seul réconfort est ton doux visage.
Alice
arrêta sa lecture surprise car plusieurs pages avaient été arrachées.
Le récit reprenait en novembre 1945
Ma pauvre chérie comment vais-je vivre avec ce lourd secret ? Dois-je t’en
parler ? Peut-être un jour liras-tu ce cahier ? Tu connaîtras
alors une vérité concernant un sujet que je n’aurai certainement jamais eu le courage d’aborder. Je vais tout
te raconter.
Après avoir reçu des éclats d’obus dans la jambe gauche, Je fus hospitalisé au
Kriegslazaret. Je voulais t’en informer mais comme le froid intense en Russie
m’avait en partie gelé les mains et provoqué de l’eczéma j’ai demandé à une
infirmière de t’écrire et de te faire parvenir une lettre pour te dire que
j’étais vivant.
Elle m’a énormément soutenu pendant ma convalescence. Un jour un officier
allemand me déclara à nouveau apte au combat et me renvoya au front. Avant mon
départ j’eus une relation intime avec elle, parce qu’elle était tombé amoureuse
de moi et voulait m’appartenir une seule et unique fois. Je l’ai oubliée dès
que j’ai quitté l’hôpital. L’horreur de la guerre ne laissait guère le loisir
aux pensées frivoles. Le seul visage qui illuminait ma triste vie était le tien
Maüsi chérie.
Cette femme n’avait aucune importance dans ma vie. Alors pourquoi est-ce que je
t’en parle aujourd’hui ?
J’ai reçu une lettre peu avant ma libération avec une mèche de cheveu, une
photo et un acte de naissance. Elle avait eu une petite fille…ma fille.
Elle s’appelle Teckla. La maman ne me demandait rien. Elle voulait juste m’en
faire part.
Je ne pouvais t’en parler ma chérie, tu avais été si secouée lors du décès de
notre fils en 1941 que je n’avais pas le courage de voir à nouveau la
souffrance sur ton visage.
Les
années ont passées et je n’ai jamais plus eu de nouvelle de cette infirmière
alors j’ai mis cette histoire dans les oubliettes.
Prise
par le récit, Alice n’avait pas vu le temps passer. Le soleil se couchait déjà,
cependant elle ne pouvait se détacher de ce cahier. Elle avait une sœur !
Son aînée d’un an ! Fébrilement elle continua sa lecture en s’approchant
de la fenêtre.
Maüsi mon amour je sais que je n’ai plus que quelques mois à vivre, l’angine de
poitrine a pris de l’ampleur et je ne suis plus opérable alors je confie mon
âme à Dieu en me mettant en règle avec lui et avec toi.
Cette enfant est devenue adulte sans que je ne sache jamais rien d’elle. Je te
laisse le choix de la décision. C’est lâche, je le conçois, mais j’avais eu
trop peur de te perdre si je te disais la vérité de mon vivant. Pardonne-moi ma
chérie, je n’ai jamais aimé que toi.
Ton mari pour la vie et au-delà.
L’émotion fut trop forte pour Alice et elle éclata en sanglots. Elle pensait à
son père mais aussi au chagrin de sa mère lorsqu’elle avait lu ce cahier. Ce
devait être une terrible épreuve après la disparition de son mari. Quand avait-t-elle
trouvé ce journal ?
Un texte
avec une écriture différente se trouvait à la fin du récit.
Alice
ma fille,
Je connais ta sensibilité, je sais que tu es en train de pleurer et de te poser
une foule de questions sur moi.
Je n’ai trouvé ces écrits que bien plus tard. Ma première réaction fut la
colère puis j’ai pensé à tous ces hommes perdus loin de chez eux, enrôlés dans
une armée contraire à leurs idées, devant combattre les leurs, alors j’ai
compris le geste de ton père, un ultime bonheur très fugitif. Je lui ai
pardonné mais je n’ai jamais pu rechercher ni cette femme ni la petite.
Aujourd’hui j’ai quitté ce monde. Je te laisse le nom de cette femme et
l’endroit où elle se trouvait il y a quelques années. Agis selon ton
cœur et tes convictions.
Ta maman qui t’aime
Alice remonta dans le grenier, recouvrit à nouveau la malle, mit le cahier dans son sac, sortit de la
maison et ferma la porte à double tour sans se retourner. Elle s’apprêtait à
monter dans sa voiture quand la voisine accourut :
-
Alice ! Tu as oublié de me laisser les clés pour l’agence
immobilière !
Avec
un doux sourire et les yeux brillants Alice répondit :
- Non…je n’ai pas oublié…J’ai besoin de réfléchir…
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